Cette fois on passe dans le
Texas, le pays où tout est gigantesque.
Petite halte dans un ancien snack
à Shamrock. Son look particulier lui a valu d’être dans le film Cars. A
l’intérieur, une quinqua au look Barbie minaude en guise d’accueil. Elle
frétille d’aise en apprenant quelques mots de français et tombe carrément en
pamoison lorsque je lui entonne a-capella Emmenez-moi (Aznavour) d’abord en vf
puis dans sa langue. Sylvie est pliée de rire en la voyant se trémousser et
roucouler pendant que je lui fais le french-lover.
Dans chaque hameau, la 66 est
bordée d’anciens garages et snacks/motels d’époque. Depuis notre départ de
Chicago, on en a vu des centaines et tous ont un look particulier. Rouler sur
le Ruban, c’est plonger dans les années 50-60, et chaque Etat traversé garde
cette atmosphère.
Plus on avance, et plus les
pâturages s’étendent à l’infini. Et en parlant d’élevage, on apprend que c’est
à McLean que fut inventé le fil barbelé. Un musée lui est consacré et recense
pas moins de 800 types de clôtures.
Il y a des inventions qui ne
paient pas de mine et qui pourtant révolutionnent tout un mode de vie. En
parquant leurs bestiaux avec ces épines de fer, les ranchers n’eurent plus
besoin de vachers (plus connus sous le nom plus glamour de cow-boys); c’en
était fini de la légende de l’Ouest sauvage.
Les cow-boys devinrent ouvriers,
les Indiens alcooliques et les bisons échappèrent à l’éradication grâce à un
fermier qui garda sur ses terres les 16 derniers spécimens des hordes de
millions de ruminants qui transhumaient dans les grandes plaines et qui furent
exterminés en moins d’un siècle.
Place était faite à la grande
aventure capitaliste des Rockefeller, Carnegie et Morgan dans le pétrole,
l’acier et la finance. Et God Bless America, mais seulement la blanche, faut
pas déconner.
Revenons au périple sur la 66.
Devant le Cactus Inn, auberge
autrefois réputée, trois bikers ventripotents sont fringués de la tête aux
pieds avec toute la panoplie qui sied à un guerrier de la route. Bandana à tête
de mort, blouson à franges siglé Harley, tatouages sur les biscotos. Mais à y
regarder de plus près, le gros dur à son pincher glissé dans la ventrale. Tu
parles d’un warrior… Essaie d’imaginer Dennis Hopper avec un pincher dans la
poche… t’imagines le script d’Easy Rider ?
Allez bye les chochottes, et
n’oublie pas ton lipstick pour pas t’abimer les lèvres en roulant.
Vroooooum proooout proooout
proooout proooout proooout, notre Harley repart hardiment sur le bitume en
pétaradant à qui mieux-mieux.
A l’orée de Britten un
château d’eau penché confère une touche d’originalité à un village paumé dans
les plaines texanes. Mais à un saut de là, Groom a la palme: sur un monticule,
une croix démesurée cernée par un champ d’éoliennes rappelle au mécréant que je
suis qu’on est toujours chez les fadas de la prière. Au pied du crucifix, haut
comme un gratte-ciel, des statues en bronze représentent le chemin de croix. Un
parking digne d’un hypermarché sert à garer les véhicules des fidèles.
Tout en bas du monticule, un
texan espiègle a planté en terre quelques Volkswagen, transformant ces tas de
ferrailles en œuvres vivantes puisque chacun y apporte sa touche à coup de
bombes acryliques. Le Slug Bug Ranch, parodié par Henry à Staunton-IL, est
lui-même un pied de nez à …. la ville étape du jour, Amarillo.
Après le déluge des 3 derniers
jours, en virant plein ouest on a laissé les orages derrière nous, mais
maintenant on cuit sous le soleil. On a la peau du visage tannée et on
ressemble fort à des Comanches. Va falloir faire attention qu’un flic ne nous
prenne pas pour un Panou-panou et tire sur ce gibier dont il raffole tant.
Amarillo : on a réservé un
motel avec piscine et petit-dej’ inclus pour un tarif inférieur à un F1 chez
nous. L’hébergement et la restauration aux US sont infiniment moins chers que
chez nous avec une prestation bien meilleure.
La technique de réservation est
simple : lorsqu’arrive 17h, halte sur une aire de station service où en
général le wifi est libre d’accès (sinon ils te filent le code). Sylvie va sur
Booking.com et cherche un motel pas cher avec le max de services inclus à moins
de 80km sur notre route. En moins de 10 minutes on a une chambre réservée et il
suffit d’entrer les coordonnées sur le GPS pour se faire guider tranquille
Emile jusqu’au pied de notre chambre.
Au passage : si tu as pas
réservé, le tarif à la réception est majoré de 15%. D’où l’utilité de réserver
grâce à Booking.com.
Donc ce soir on finit la journée
seuls dans la piscine ; un vrai grand moment de détente après ces journées
trépidantes, et c’est un euphémisme vu l’état de la 66. Le Ruban est en règle
générale construit par plaques juxtaposées tous les 10 m ; à chaque
jointure y’a un bourrelet d’un petit cm, et la répétition de ces sautillements
fait qu’on trépide sur la selle. D’ailleurs lorsqu’il arrive que l’on s’égare,
on reconnait entre toutes notre chère 66 rien qu’à la vue de ces fameuses
plaques !
Je digresse, je digresse, revenons à notre périple.
Le repas du soir se fera à
l’incontournable, l’unique, le célèbre Big Texan Steack Ranch !
Une salle immense, constamment
remplie de convives, décor et ambiance country avec les musicos qui passent de
table en table et jouent une chanson complète à la demande (je précise
« complète » car on a vu moult fois, notamment au Pérou, les gaziers
jouer deux accords, faire la manche et se barrer).
Donc pour nous ce sera Johnny
Cash, et yeepee yeah ! ça swingue à fond la gratte et le violon.
Ce qui fait la renommée de ce
temple de la barbaque grillée, c’est le concours open du « si tu avales
2,2kg de steak en moins d’une heure, t’as ton nom inscrit au tableau d’honneur
et tu paies pas ». Sur une estrade, bien en vue, les compétiteurs se
succèdent sous les acclamations de la foule et les commentaires du speaker qui
le fait façon Léon Zitrone au Prix de l’Arc de Triomphe.
Je suis allé jeter un œil sur la
taille du steak, il est grand comme deux assiettes et épais de 2cm ! Rien
qu’à la vue, j’ai abandonné toute velléité de monter sur le ring.
Pendant notre repas, une dizaine
de concurrents ont tenté… et ont perdu !
Sur le mur, une photo immortalise
le gagnant toute catégorie : en 1962, il a réussi le challenge 2 fois à la
suite, soit 4,4kg de viande en 2h… Un ogre, un vrai.
Comme dans tous les restaus,
chacun interpelle le voisin de table pour lui demander d’où il vient. Ensuite
ca échange quelques mots, ça conclue sur « bonne route et roule
prudemment » et hop c’est reparti avec un autre voisin. Pour nous, ça
devient « ouahou, réellement de France ? de quelle région ? vous
avez un beau pays, on y mange bien et votre langue est belle (pas mon
appendice !) » et très souvent ça continue par « mon aïeul( e) a
émigré de France (ou d’un autre pays d’Europe) en 1900 » puis viennent
alors les commentaires sur notre périple « de Chicago à Los Angeles,
ouahou, quel périple ! » et la conclusion systématique « bonne
route et roulez prudemment ».
C’est marrant cette convivialité
spontanée à laquelle on n’est plus habitué en France. C’est aussi ça les US.
Au fait, le mien de steak faisait
650g, et j’ai fini par 1/2 assiette de fondant au chocolat, le tout arrosé d’un
litre de bière en quasi 1h30. Mais même si ça fait déjà du sérieux, je suis
loin des 2,2 kg en 1h !
La 1/2 assiette, c’est parce que
Sylvie, après avoir fini son burger de 500g, s’est laissée tenter par une
mignardise. Ce qui n’était pas prévu, c’est que la part de fondant chocolat
soit large comme 2 mains et épaisse de 3cm… Donc j’ai becqueté la fin de son
assiettée. Et pour que Sylvie cale sur un fondant, faut vraiment que les
molaires baignent.
Aux US, les parts de nourriture
sont gargantuesques, et les boissons c’est 1,5 litre rechargeable à volonté… va
t’étonner que la taille standard d’un autochtone soit 6XL ! Incroyable le
nombre d’énormes qu’il y a, et toujours entrain de goinfrer avec des gobelets
pour abreuver un éléphant et des poches de frites pour nourrir toute une
famille. Ahurissant. Je ne sais pas de quoi ils manquent pour se remplir à ce
point, mais y’a un sacré manque !
Jeudi 18 Juin : 11ème jour
Quand on a bien festoyé avec les
cow-boys, il est de bon ton de rendre visite à la Belle Hélène que l’on trouve
de l’autre côté du boulevard, derrière le corral. La gourgandine en a vu du
texan, et, bien que retirée des affaires, elle continue à jeter un œil sur tout
ce petit monde. Elle trône, fièrement campée sur ses escarpins d’acier. Cette
locomotive d’antan est contemporaine de la R66.
Du temps qu’on y est, on profite
de notre passage à Amarillo pour dénicher un magasin spécialisé dans le
vestimentaire cow-boy. Chemises à carreaux, jeans et ceinturons aux boucles
ciselées, bottes au cuir finement ciselé et bien entendu les indispensables
Stetson sans lequel un texan ne serait qu’un redneck.
En fait tous les texans sont
habillés ainsi, qu’ils bossent dans les ranchs à bétail ou soient employés dans
une banque.
Un peu plus loin, alors qu’on est
carrément paumés, c’est justement un de ces cow-boys qui se fait un plaisir de
nous indiquer la route du Palo Duro, le 2e canyon le plus grand (en
longueur) des US.
Comme c’est le premier que l’on
voit, on est scotchés devant les falaises de 200m enserrant une vallée sans
fin. Le soleil tape dur sur le caillou, et nous on cuit dans la fournaise. Et
comme on en redemande, on se fait tout le circuit en y passant 4 heures.
Lorsqu’enfin on ressort du
micro-onde, c’est pour filer sur notre chère 66, toujours plus à l’ouest.
Dans une de ces immenses prairie
brûlée par le soleil, un original a planté en terre 10 Cadillacs. Ces tas de
ferrailles millésimés sont ainsi devenus œuvre d’art vivante par la grâce des
badauds s’acharnant à les taguer à qui mieux-mieux. Le plus surprenant est que
dans un pays propre comme la tonsure d’un moine, là c’est la décharge à ciel
ouvert, chacun laissant ses bombes à peinture à travers. On se plie au rite, et
on immortalise notre passage sur une portière. Inscription éphémère qui sera
sûrement très vite recouverte par d’autres, les couches de peintures
s’accumulant depuis 40 ans. On a déjà vu 2 parodies faites avec des Coccinelles
VW, et cela ne fait que renforcer la puissance créatrice de cette œuvre.
Dans ces terres d’élevage, assez
curieusement les bovins sont parqués par dizaines de milliers dans des enclos
où chaque bête ne dispose que de quelques chiches mètres carrés. Alors qu’il ya
des milliers d’hectares de pâture alentour, ces bestiaux sont engraissés aux
granules. On pénètre à moto dans un de ces camp de concentration pour ramener
une photo témoin de cette horreur. Dans les 5 minutes suivantes y’a un 4x4 gros
comme un camion qui surgit de nulle part et s’arrête dans un nuage de poussière
à notre hauteur. Un cow-boy buriné en sort, se campe à 2m de moi, relève le
chapeau d’une chiquenaude et crache un jet de chique venant atterrir à une
encablure de mes panards. D’entrée de jeu il balance « on n’aime pas trop
les fouineurs par ici » en guise d’entrée en matière. Le ton et l’allure
indiquent que cela n’amène pas de réponse, et encore moins d’explications. La
seule chose à faire est d’enfourcher la moto et de filer fissa hors de ses
terres. Et bien heureux si on s’en sort sans un ou deux pruneaux dans la couenne.
Déjà on à des points en notre
faveur : on ne fait pas partie des Panou-panou dont le braconnage est
largement toléré dans le coin et par
ailleurs on n’a pas le look Greenpeace ou autre tribu baba-écolo. On pourra
donc sortir de ce mauvais pas sans casse, mais ça refroidit de réitérer !
Allez, zou, on file sur Adrian en
passant devant le café Little Rooster avec son fier coq servant d’emblème.
Adrian a deux particularités, et
même trois : un, c’est un hameau de 2 maisons dont une inhabitée ;
deux, on est à mi-parcours de la 66 (enfin en théorie, car vu qu’on va faire un
extra côté Grand Canyon, on a plus de route à faire qu’on en a faite) ; et
enfin trois : la maison habitée est occupée par Mammy Bourbon.
La petite mémé est toute la
journée sur son banc à regarder la route poussiéreuse d’où viennent parfois les
pèlerins du Ruban, comme c’est le cas en l’occurrence. Mais les visites sont
rares, et les journées longues, alors Mammy Bourbon biberonne sa flasque de
whisky du matin au soir, par petites lampées à intervalles réguliers. Oh, pas
beaucoup à la fois, juste de quoi s’humecter les lèvres du précieux nectar.
Mais bon, en fin de journée, elle a torché la bouteille tout de même.
Elle est marrante Mammy
Bourbon : elle nous offre deux bouteilles d’eau tandis qu’elle sirote son
breuvage avec un clin d’œil malicieux. Elle dit alors « je vous en donne
pas, c’est pas bon pour conduire » et elle se marre. On se tape un bout de
causette, l’occasion d’apprendre que sa fille a fait son master de bio-ingénierie
à Lyon (France) (je précise, car il y a plein de Lyon aux US, un dans quasiment
chaque état). Maintenant elle bosse à Seattle, dans un groupe pharmaceutique
spécialisé dans la lutte contre la leucémie et Mammy Bourbon, qui ne perd pas
le nord, tend la boîte à collecte pour aider à la recherche. Hopla, deux
dollars viennent de changer de propriétaire.
Trente cinq kilomètres plus loin,
la 66 se perd dans les pâturages alors qu’on entre au Nouveau-Mexique.
Il va falloir utiliser
souvent la Highway jusqu’à la sortie de
l’Etat (excepté quelques rares et courts tronçons non annexés par les
ranchers).


































































































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