lundi 29 février 2016

01 - Chicago

Tout ce qui suit n'est que la vision très parcellaire que l'on a du pays visité, regard très certainement biaisé par notre condition de touriste. Cela ne se veut en aucun cas être le reflet des conditions de vie réelles des habitants.



Lundi 8 Juin : le départ
Ca y est, c’est le départ pour les USA et la traversée d’Est en Ouest en moto sur la célébrissime Route 66. Un vieux rêve que je traîne depuis l’enfance, du moins depuis le moment où j’ai découvert qu’il existait une autre musique que celle de Dalida et Trénet… Avoir 14 ans en 68, c’était étudier Malcom X en cours d’anglais, manifester contre la guerre du Viet Nam en écoutant les Doors, Dylan et les Stones (et bien d’autres d’outre atlantique : protest singers, rock-a-billy, rock’n’roll et blues men notamment). C’était Woodstock retranscrit dans Best, LE mensuel qu’il fallait lire ; les sons hargneux et novateurs à l’écoute du Pop Club et de Campus, l’oreille collée au transistor sous les draps de l’internat jusqu’à point d’heure.
La claque en découvrant Easy Rider au cinoche et Sur la Route en livre de poche.
Et voilà, un demi-siècle s’est écoulé et n’a pas émoussé le désir de cette mythique traversée. En attendant, il y eut des voyages autour de la planète pour découvrir d’autres cultures, d’autres cuisines, d’autres paysages.
Les tout premiers, carrément roots vu que j’avais pas un sou : la Crète à pied avec mes enfants de 3 et 9 ans puis Londres en stop avec l’aînée pour ses  12 ans et enfin l’Europe en Estafette vaguement aménagée style camping-car.
Autre vie, autres voyages, mais toujours la même envie de partir sur les chemins lointains avec le minimum : Asie, Afrique et un peu Amérique du Sud.
Et aujourd’hui, LE voyage, celui attendu depuis un demi-siècle. Celui qui peut se faire grâce à  la prime de départ en retraite et le cadeau collectif offert par amis et famille le 5 avril 2014.
Il fallut tout ce temps pour que cette envie se réalise, et maintenant qu’il est l’heure de prendre l’avion, je vais enfin l’exaucer.

Pour le voyage, rien à dire. Le confort ultra spartiate des avions long-courriers, le dépaysement immédiat à l’arrivée où on bascule dans des repères inconnus, la recherche d’un hôtel en pleine nuit dans le Chinatown de Chicago, bref la routine.
Quoique…
A l’origine, on avait réservé 2 nuitées chez l’habitant via AirBnB, le site spécialisé pour les locs pas chères chez l’indigène. En l’occurrence un gus au patronyme asiate. Et ce fourbe descendant de Fu Manchu annula la réservation la veille du départ. Dans le cul Lulu. Et même si je me suis soulagé la rate en lui écrivant tout ce que je lui souhaitais de supplices raffinés pour lui apprendre à vivre, il n’en reste pas moins que je suis SDF aux States.
Ne prenant pas un cas unique pour une généralité, on file à Chinatown dans un hôtel pas cher (100$ la nuitée…. Chicago c’est pas pour les fauchés). Accueil sympa, chambre nickel, on est à 3 km du centre-ville, c’est parfait.







 Mardi 9 Juin : 2ème jour

On remonte Michigan avenue après avoir traversé un nœud ferroviaire avec une antique maison de triage posée au milieu de l’enchevêtrement des rails se croisant là. Une grosse loco tirant son cortège de wagons s’approche le klaxon mugissant pour nous faire déguerpir du milieu de la voie où on est rivés à nos appareils photos pour immortaliser cette chevauchée mécanique.




















 Michigan avenue. Elle débute par la Fontaine de Buckingham, qui fut en son temps la plus grande du monde, et laisse toujours jaillir une cascade de flots ruisselant sur le granit rose sculpté.











 Ensuite c’est l’Art Institute et le Millenium Park avec son célèbre chemin d’accès en inox serpentant dans les frondaisons. Il débouche sur l’œuvre de Frank Gehry : un auditorium à ciel ouvert avec  un mur de scène en écailles d’acier et de gigantesques arceaux délimitant une salle imaginaire. Il paraît que l’acoustique est fabuleuse et nullement perturbée par le bruit de la ville. Une véritable prouesse architecturale.

En poussant plus loin, on arrive sur l’esplanade du Cloud Gate où trône la gigantesque goutte d’acier poli de l’artiste Anish Kapoor (qui cette année expose à Versailles).
La surface convexe reflète la Sky-Line (la succession de gratte-ciels posés sur le bord du Lac Michigan) et les piétons spectateurs sont ainsi projetés par une parfaite illusion d’optique aux pieds des géants d’acier et de verre.
Ce front de lac est magnifique : des tours tutoyant les nuages ont chacune leur design. Leurs façades en verre reflètent les voisines et les nuages comme dans un tableau surréaliste.
Sur la place du Cloud, la perle d’inox invite les visiteurs à marcher autour et en dessous de l'arche contenant une chambre concave qui multiplie et déforme l'image des spectateurs par des réverbérations  en abyme.
C’est sublime et magique. Sans compter la prouesse technologique pour réaliser cette œuvre : wikipedia le décrit par le menu et c’est assez spectaculaire.














 On poursuit en remontant les Champs Elysées de la ville, où les boutiques de luxe se succèdent sur 5 km de part et d’autre de l’avenue. Les immeubles colossaux aux façades sculptées art-déco pour les plus anciennes s’intercalent dans un jeu d’ombres et lumières avec des géants d’acier et verre aux formes hallucinantes. Chacun des colosses à sa propre personnalité, fruit de l’imaginaire d’architectes créatifs mandatés par des propriétaires soucieux d’esthétisme.







 Quelques uns sortent du lot et attirent le regard : le Carbide et Carbon où l’on n’a pas résisté à l’envie d’entrer et se propulser au dernier étage. Immeuble de bureaux prestigieux dans un décor des années 20 tout en dorures et marbre encadrant des miroirs étincelants.






 Le Wrigley Building, style renaissance dont les deux jumelles sont reliées par des ponts suspendus; la Trump Tower en acier et verre sur un bras du fleuve et enfin le John Hanckok en acier noir et sa forme de Tour Eiffel.


On passe devant un château sorti de l’imagination romantique d’un magnat des années précédant le krach de 29 avant de rejoindre State Avenue, la sœur parallèle de Michigan.




 Une église ayant le clocher le plus haut du monde (117m), des squares ou trônent des sculptures de Picasso et Miro, une fresque immense de Chagall, des horloges art-déco aux frontons. Tout un enchevêtrement d’œuvres d’artistes parmi les œuvres d’architectes.

Une impression d’espace parmi ces immeubles vertigineux, une lumière changeante d’une ruelle à l’autre. Chicago est une cité artistique jusque dans ses pierres.






























 Un canal paresseux, bras sud de la rivière Chicago, s’étire jusqu’à Union Station, la gare centrale au temps de la prohibition. Façade classique, l’intérieur se distingue par son immense hall soutenu par des colonnes. Le grand escalier au pied des portes battantes vitrées rappelle la scène où Eliot Ness (alias Kevin Costner) se jette à terre en tenant un landau d’une main et sa sulfateuse de l’autre arrosant de pruneaux dum-dum les sbires du comptable d’Al Capone (Les Incorruptibles – Brian de Palma, 1987). [note pour les cinéphiles : la scène est pompée d’Einsenstein dans Le Cuirassée Potemkine].


















































 En sortant, fin d’après midi, on va à deux pas d’ici au pied de la plus haute d’entre toutes : la Willis Tower où l’on est propulsés à 442m de haut en moins de temps qu’il n’en faut pour arriver au 5e chez moi….

Le soleil ayant décliné, Chicago s’embrase d’une lumière bleu-orangée faisant scintiller les buildings. Sur les promenades en verre ceignant le toit, on surplombe le vide et la cité. Moment douloureux pour le sujet sensible au vertige que je suis. Mais le spectacle est grandiose. Tous ces géants que l’on a admiré vus d’en bas, sont maintenant riquiquis à côté de la Willis.











 On est littéralement subjugués par cette ville où le design est roi et l’architecture au service de l’art.

On rentre par Jackson, l’artère historique du vieux Chicago qui a gardé le cachet début 20e de bout en bout. Une manif d’enseignants se déroule devant la Bourse : le maire vient d’alléger les taxes payées par les banques et en corollaire a taillé dans les budgets sociaux, et donc dans celui des écoles publiques. Les profs réclament des effectifs supplémentaires, des éducateurs en zone sensible, des infirmières scolaires…





Une dernière envie, voir le Water Tower de nuit, brillant de ses lumières bleu et rouge. Trois bons km à pied pour y aller, ça use ça use, et pas que les souliers... et in fine on découvre que ladite tour n’est pas illuminée. On a arpenté Chicago de 10h le matin à 21h, non stop. Un burger taillé dans une meule de pain avec une tranche d’oignon de 1cm d’épais, un steack haché XXL, un cornet de frites et 2 budweiser (la première pour déssoiffer, la seconde pour le plaisir) plus tard, on rentre at home par le RER Red Line.

Mercredi 10 Juin : 3ème jour
J’ai soigneusement fait des repérages via internet pour aller à la boutique de location de notre moto à 30km au sud de la ville. On enchaîne les RER pendant une petit heure et on arrive au milieu de nulle part, le long d’une nationale plombée par le soleil. En théorie il reste ½h de trajet à faire avec le bus 392. En pratique, l’arrêt de bus est à quel endroit ? Personne n’étant fichu de nous renseigner, on opte pour avancer sur la nationale. Un km plus loin, pas de panneau typique des haltes de ramassage collectif. Dans une boutique, un employé me dit que c’est dans l’autre sens.
Bon, demi-tour, on revient au point de départ et on poursuit encore un bon km. On avise un abri-bus et on attend. Un moment plus tard, le bus 54B s’arrête : je demande au chauffeur s’il sait où est l’arrêt du 392. Après s’être gratté la tête un petit moment, il fait signe que c’est bien dans la direction, mais assez loin, et que son bus va nous y déposer.
Une petite dizaine de bornes plus loin, on est au terminal des lignes jouxtant Midway, le deuxième aéroport de Chicago. Une myriade de bus partant tous azimuts, des 81, 55, 136, 382 et plein d’autres encore, mais pas de 392. J’explique ça au chauffeur, qui hoche la tête : « ben ouais, pas de 392, je me suis trompé, désolé ». Pas tant que moi mec.
Bon, on est plantés, direction la solution de repli : je vais demander au gérant du fast-food d’appeler Eagle Rider et de leur demander de venir nous chercher, sachant qu’on est à moins de 10 bornes de chez eux. Aussitôt dit, aussitôt fait, le pickup déboule sur la piste 20 minutes plus tard et nous emmène à la boutique.


 La boutique Eagle Rider : un musée Harley où tous les modèles de la marque sont exposés depuis la toute première en 1905 jusqu’à la dernière de cette année. Des dizaines de bolides rutilants, au milieu de présentoirs d’accessoires siglés de l’aigle. Les employés sont des gros mastards tatoués, percés et enguirlandés de cuir. Si c’est pas des Hell’s Angels, c’est leurs cousins !

En tout cas sympas. On fini les formalités de location, et on prend possession de notre Electra Glide rouge vif. Le temps de ranger les sacs dans les top-cases, une petite virée sur le parking histoire de prendre possession de la machine, et en avant, on taille la route !



















La conduite d’une Harley, c’est pas tout à fait la même chose que ma VStrom habituelle. Démarrage mou, montée en puissance progressive, le moteur fait sa pétarade caractéristique et l’engin de 500 kilos avale le bitume. Bon, la première demi-heure de conduite est un peu acrobatique, notamment pour passer les vitesses. Mais finalement je m’habitue à la conduite avec les jambes en extension.
A l’arrière, Sylvie trône, impériale sur le siège grand confort.
La législation US interdit de slalomer dans les files de voitures. J’ai tenu 20 km, et l’habitude est revenue au galop…. Je croise les doigts de pas me faire serrer par une patrouille de cops yankees ! Seule chose que je respecte (à peu près) : la limitation de vitesse (25 km/h en centre ville, 50 dans les faubourgs et 100 sur les autoroutes).
Retour sur Chicago dans les bouchons, quasi en première tout le temps, la moto chauffe d’enfer.


Malgré ces vicissitudes, on arrive enfin au croisement d’Adams et Michigan, au point zéro du départ de la Route 66. Un gros noir y fait le pitre et alpague vite fait les touristes en goguette que nous sommes. Ici c’est sa zone de boulot ; il y raconte le mythe de la 66 en roulant des yeux avec force éclats de rires tonitruants. On déconne avec lui, faisons quelques photos avec et sans l’engin, jusqu’à se faire dégager par le planton de l’ambassade philippine dont le bout de caniveau où on campe est zone réservée aux bagnoles du corps diplomatique. Okay, on serre la louche du SDF débonnaire, bien entendu en lui glissant un bifton pour la peine, on est entre gentlemen !




Je voulais voir le cimetière où reposent les 6 martyrs du 1er Mai 1886 où les flics à la solde du magnat McCormick tirèrent dans la foule des grévistes se battant pour la journée de 8h au lieu des 12 habituelles à l’époque… (tiens, ça me rappelle quelque chose les 12h de boulot). Des provocateurs payés par McCormick (l’enquête le démontra) balancèrent une bombe qui tua 3 flics, après ce fut la curée et un jugement inique condamna à mort les organisateurs de la marche (motif : sans ces agitateurs il n’y aurait pas eu de grève et donc pas de bombe, et même s’ils ne sont pas responsables de l’attentat, ils en sont indirectement ceux qui firent qu’il pu avoir lieu… de la bonne grosse justice à la solde du capitalisme). Il fallut attendre le 21e siècle pour qu’ils soient enfin réhabilités. Mais depuis 1886, on fête le 1er Mai partout dans le monde (même si chez nous Pétain l’a rebaptisé Fête du Travail, il faut se rappeler qu’il s’agit de commémorer les victimes du patronat et non pas de fêter comme des couillons le travail qui rend fou).
Donc j’avais soigneusement – et non sans mal – préparé ce pèlerinage au cimetière de Haymarket Square. Sauf qu’il n’est pas enregistré comme tel dans le GPS. Donc dans le fion Léon. Trop compliqué de demander le chemin, fatigué par la conduite au pas dans les bouchons interminables, on préfère filer plein sud avant que l’orage qui se prépare ne nous tombe sur le groin.
Car si depuis hier on a un temps caniculaire sous un ciel bleu quasi immaculé, la météo locale prévoit des orages violents en milieu d’après midi… et il est …. milieu d’après midi ! Donc ni une ni deux, on s’esquive. A défaut de voir les sépultures, j’aurais eu au moins le souvenir de cette tragédie que presque tout le monde ignore.
On file (enfin on avance péniblement) dans les bouchons pour sortir de la métropole. La moto chauffe furieusement. Total et résultat : une brûlure 3e degré au mollet droit. Je ne l’ai pas senti venir : ça chauffait bien un peu, mais juste une sensation désagréable, rien de plus. Tout à coup brûlure vive insoutenable. Je m’arrête, remonte le pantalon, j’ai une cloque grosse comme une orange et le mollet est rouge violacé tout autour. Clairement la bécane n’aime pas faire 50 bornes dans les bouchons par 35° à l’ombre.