Tout ce qui suit n'est que la
vision très parcellaire que l'on a du pays visité, regard très certainement
biaisé par notre condition de touriste. Cela ne se veut en aucun cas être le
reflet des conditions de vie réelles des habitants.
Lundi 8 Juin : le départ
Ca y est, c’est le départ pour
les USA et la traversée d’Est en Ouest en moto sur la célébrissime Route 66. Un
vieux rêve que je traîne depuis l’enfance, du moins depuis le moment où j’ai
découvert qu’il existait une autre musique que celle de Dalida et Trénet… Avoir
14 ans en 68, c’était étudier Malcom X en cours d’anglais, manifester contre la
guerre du Viet Nam en écoutant les Doors, Dylan et les Stones (et bien d’autres
d’outre atlantique : protest singers, rock-a-billy, rock’n’roll et blues
men notamment). C’était Woodstock retranscrit dans Best, LE mensuel qu’il
fallait lire ; les sons hargneux et novateurs à l’écoute du Pop Club et de
Campus, l’oreille collée au transistor sous les draps de l’internat jusqu’à
point d’heure.
La claque en découvrant Easy
Rider au cinoche et Sur la Route en livre de poche.
Et voilà, un demi-siècle s’est
écoulé et n’a pas émoussé le désir de cette mythique traversée. En attendant,
il y eut des voyages autour de la planète pour découvrir d’autres cultures,
d’autres cuisines, d’autres paysages.
Les tout premiers, carrément
roots vu que j’avais pas un sou : la Crète à pied avec mes enfants de 3 et
9 ans puis Londres en stop avec l’aînée pour ses 12 ans et enfin l’Europe en Estafette
vaguement aménagée style camping-car.
Autre vie, autres voyages, mais
toujours la même envie de partir sur les chemins lointains avec le
minimum : Asie, Afrique et un peu Amérique du Sud.
Et aujourd’hui, LE voyage, celui
attendu depuis un demi-siècle. Celui qui peut se faire grâce à la prime de départ en retraite et le cadeau
collectif offert par amis et famille le 5 avril 2014.
Il fallut tout ce temps pour que
cette envie se réalise, et maintenant qu’il est l’heure de prendre l’avion, je
vais enfin l’exaucer.
Pour le voyage, rien à dire. Le
confort ultra spartiate des avions long-courriers, le dépaysement immédiat à
l’arrivée où on bascule dans des repères inconnus, la recherche d’un hôtel en
pleine nuit dans le Chinatown de Chicago, bref la routine.
Quoique…
A l’origine, on avait réservé 2
nuitées chez l’habitant via AirBnB, le site spécialisé pour les locs pas chères
chez l’indigène. En l’occurrence un gus au patronyme asiate. Et ce fourbe
descendant de Fu Manchu annula la réservation la veille du départ. Dans le cul
Lulu. Et même si je me suis soulagé la rate en lui écrivant tout ce que je lui
souhaitais de supplices raffinés pour lui apprendre à vivre, il n’en reste pas
moins que je suis SDF aux States.
Ne prenant pas un cas unique pour
une généralité, on file à Chinatown dans un hôtel pas cher (100$ la nuitée….
Chicago c’est pas pour les fauchés). Accueil sympa, chambre nickel, on est à 3
km du centre-ville, c’est parfait.
On remonte Michigan avenue après
avoir traversé un nœud ferroviaire avec une antique maison de triage posée au
milieu de l’enchevêtrement des rails se croisant là. Une grosse loco tirant son
cortège de wagons s’approche le klaxon mugissant pour nous faire déguerpir du
milieu de la voie où on est rivés à nos appareils photos pour immortaliser cette
chevauchée mécanique.
En poussant
plus loin, on arrive sur l’esplanade du Cloud Gate où trône la gigantesque
goutte d’acier poli de l’artiste Anish Kapoor (qui cette année expose à
Versailles).
La surface
convexe reflète la Sky-Line (la succession de gratte-ciels posés sur le bord du
Lac Michigan) et les piétons spectateurs sont ainsi projetés par une parfaite
illusion d’optique aux pieds des géants d’acier et de verre.
Ce front de
lac est magnifique : des tours tutoyant les nuages ont chacune leur
design. Leurs façades en verre reflètent les voisines et les nuages comme dans
un tableau surréaliste.
Sur la place
du Cloud, la perle d’inox invite les visiteurs à marcher autour et en dessous de
l'arche contenant une chambre concave qui multiplie et déforme l'image des
spectateurs par des réverbérations en
abyme.
C’est sublime
et magique. Sans compter la prouesse technologique pour réaliser cette œuvre :
wikipedia le décrit par le menu et c’est assez spectaculaire.
Le Wrigley Building, style renaissance dont les deux jumelles sont reliées par des ponts suspendus; la Trump Tower en acier et verre sur un bras du fleuve et enfin le John Hanckok en acier noir et sa forme de Tour Eiffel.
Une église ayant le clocher le plus haut du monde (117m), des squares ou trônent des sculptures de Picasso et Miro, une fresque immense de Chagall, des horloges art-déco aux frontons. Tout un enchevêtrement d’œuvres d’artistes parmi les œuvres d’architectes.
Une
impression d’espace parmi ces immeubles vertigineux, une lumière changeante
d’une ruelle à l’autre. Chicago est une cité artistique jusque dans ses
pierres.
Le soleil
ayant décliné, Chicago s’embrase d’une lumière bleu-orangée faisant scintiller
les buildings. Sur les promenades en verre ceignant le toit, on surplombe le
vide et la cité. Moment douloureux pour le sujet sensible au vertige que je
suis. Mais le spectacle est grandiose. Tous ces géants que l’on a admiré vus
d’en bas, sont maintenant riquiquis à côté de la Willis.
On est littéralement subjugués par cette ville où le design est roi et l’architecture au service de l’art.
On rentre par
Jackson, l’artère historique du vieux Chicago qui a gardé le cachet début 20e
de bout en bout. Une manif d’enseignants se déroule devant la Bourse : le
maire vient d’alléger les taxes payées par les banques et en corollaire a
taillé dans les budgets sociaux, et donc dans celui des écoles publiques. Les
profs réclament des effectifs supplémentaires, des éducateurs en zone sensible,
des infirmières scolaires…
Une dernière
envie, voir le Water Tower de nuit, brillant de ses lumières bleu et rouge.
Trois bons km à pied pour y aller, ça use ça use, et pas que les souliers... et
in fine on découvre que ladite tour n’est pas illuminée. On a arpenté Chicago
de 10h le matin à 21h, non stop. Un burger taillé dans une meule de pain avec
une tranche d’oignon de 1cm d’épais, un steack haché XXL, un cornet de frites
et 2 budweiser (la première pour déssoiffer, la seconde pour le plaisir) plus
tard, on rentre at home par le RER Red Line.
Mercredi 10 Juin : 3ème jour
J’ai
soigneusement fait des repérages via internet pour aller à la boutique de
location de notre moto à 30km au sud de la ville. On enchaîne les RER pendant
une petit heure et on arrive au milieu de nulle part, le long d’une nationale
plombée par le soleil. En théorie il reste ½h de trajet à faire avec le bus
392. En pratique, l’arrêt de bus est à quel endroit ? Personne n’étant
fichu de nous renseigner, on opte pour avancer sur la nationale. Un km plus
loin, pas de panneau typique des haltes de ramassage collectif. Dans une
boutique, un employé me dit que c’est dans l’autre sens.
Bon,
demi-tour, on revient au point de départ et on poursuit encore un bon km. On
avise un abri-bus et on attend. Un moment plus tard, le bus 54B s’arrête :
je demande au chauffeur s’il sait où est l’arrêt du 392. Après s’être gratté la
tête un petit moment, il fait signe que c’est bien dans la direction, mais
assez loin, et que son bus va nous y déposer.
Une petite
dizaine de bornes plus loin, on est au terminal des lignes jouxtant Midway, le
deuxième aéroport de Chicago. Une myriade de bus partant tous azimuts, des 81,
55, 136, 382 et plein d’autres encore, mais pas de 392. J’explique ça au
chauffeur, qui hoche la tête : « ben ouais, pas de 392, je me suis
trompé, désolé ». Pas tant que moi mec.
Bon, on est
plantés, direction la solution de repli : je vais demander au gérant du
fast-food d’appeler Eagle Rider et de leur demander de venir nous chercher,
sachant qu’on est à moins de 10 bornes de chez eux. Aussitôt dit, aussitôt
fait, le pickup déboule sur la piste 20 minutes plus tard et nous emmène à la
boutique.
En tout cas
sympas. On fini les formalités de location, et on prend possession de notre
Electra Glide rouge vif. Le temps de ranger les sacs dans les top-cases, une
petite virée sur le parking histoire de prendre possession de la machine, et en
avant, on taille la route !
La conduite
d’une Harley, c’est pas tout à fait la même chose que ma VStrom habituelle.
Démarrage mou, montée en puissance progressive, le moteur fait sa pétarade
caractéristique et l’engin de 500 kilos avale le bitume. Bon, la première
demi-heure de conduite est un peu acrobatique, notamment pour passer les
vitesses. Mais finalement je m’habitue à la conduite avec les jambes en
extension.
A l’arrière,
Sylvie trône, impériale sur le siège grand confort.
La
législation US interdit de slalomer dans les files de voitures. J’ai tenu 20
km, et l’habitude est revenue au galop…. Je croise les doigts de pas me faire
serrer par une patrouille de cops yankees ! Seule chose que je respecte (à
peu près) : la limitation de vitesse (25 km/h en centre ville, 50 dans les
faubourgs et 100 sur les autoroutes).
Retour sur Chicago
dans les bouchons, quasi en première tout le temps, la moto chauffe d’enfer.
Malgré ces
vicissitudes, on arrive enfin au croisement d’Adams et Michigan, au point zéro
du départ de la Route 66. Un gros noir y fait le pitre et alpague vite fait les
touristes en goguette que nous sommes. Ici c’est sa zone de boulot ; il y
raconte le mythe de la 66 en roulant des yeux avec force éclats de rires
tonitruants. On déconne avec lui, faisons quelques photos avec et sans l’engin,
jusqu’à se faire dégager par le planton de l’ambassade philippine dont le bout
de caniveau où on campe est zone réservée aux bagnoles du corps diplomatique.
Okay, on serre la louche du SDF débonnaire, bien entendu en lui glissant un
bifton pour la peine, on est entre gentlemen !
Je voulais
voir le cimetière où reposent les 6 martyrs du 1er Mai 1886 où les
flics à la solde du magnat McCormick tirèrent dans la foule des grévistes se
battant pour la journée de 8h au lieu des 12 habituelles à l’époque… (tiens, ça
me rappelle quelque chose les 12h de boulot). Des provocateurs payés par
McCormick (l’enquête le démontra) balancèrent une bombe qui tua 3 flics, après
ce fut la curée et un jugement inique condamna à mort les organisateurs de la
marche (motif : sans ces agitateurs il n’y aurait pas eu de grève et donc
pas de bombe, et même s’ils ne sont pas responsables de l’attentat, ils en sont
indirectement ceux qui firent qu’il pu avoir lieu… de la bonne grosse justice à
la solde du capitalisme). Il fallut attendre le 21e siècle pour
qu’ils soient enfin réhabilités. Mais depuis 1886, on fête le 1er
Mai partout dans le monde (même si chez nous Pétain l’a rebaptisé Fête du
Travail, il faut se rappeler qu’il s’agit de commémorer les victimes du
patronat et non pas de fêter comme des couillons le travail qui rend fou).
Donc j’avais
soigneusement – et non sans mal – préparé ce pèlerinage au cimetière de
Haymarket Square. Sauf qu’il n’est pas enregistré comme tel dans le GPS. Donc
dans le fion Léon. Trop compliqué de demander le chemin, fatigué par la
conduite au pas dans les bouchons interminables, on préfère filer plein sud
avant que l’orage qui se prépare ne nous tombe sur le groin.
Car si depuis
hier on a un temps caniculaire sous un ciel bleu quasi immaculé, la météo
locale prévoit des orages violents en milieu d’après midi… et il est …. milieu
d’après midi ! Donc ni une ni deux, on s’esquive. A défaut de voir les
sépultures, j’aurais eu au moins le souvenir de cette tragédie que presque tout
le monde ignore.
On file
(enfin on avance péniblement) dans les bouchons pour sortir de la métropole. La
moto chauffe furieusement. Total et résultat : une brûlure 3e
degré au mollet droit. Je ne l’ai pas senti venir : ça chauffait bien un
peu, mais juste une sensation désagréable, rien de plus. Tout à coup brûlure
vive insoutenable. Je m’arrête, remonte le pantalon, j’ai une cloque grosse
comme une orange et le mollet est rouge violacé tout autour. Clairement la
bécane n’aime pas faire 50 bornes dans les bouchons par 35° à l’ombre.

























































































