Bienvenue en Oklahoma où la
devise est claire…
Tout intrus sera tiré à
vue, et s’il survit, on l’achèvera sur place
Ici, on n’appelle jamais le SAMU
Ici, on n’appelle jamais le SAMU
Très encourageant non ?
On entre dans les premières
réserves indiennes, où la législation est spécifique, notamment en ce qui
concerne la légalité des jeux. Il y a donc profusion de casinos dans leurs
villes. Le problème est que c’est l’unique source de revenu pour leur
communauté où l’alcool, la prostitution, l’analphabétisme et la misère sont
monnaie courante. God bless america, mais uniquement la blanche. Les
Panou-panou deviennent dès lors des Paeu-Paeu.
Peu après la frontière, nous
traversons une ville insignifiante, Commerce, qui devint légendaire lorsque le
FBI y dézingua Bonnie Parker et Clyde
Barrow.
Après cette longue journée sous
le déluge, on se pose à Miami (prononcer Maille-a-maille, du nom de la tribu
indienne éponyme, à ne pas confondre avec la ville de Floride). Douze casinos
implantés dans la bourgade. Pour ce qui est des vestiges de la 66, il y a
toujours le motel Kuku avec son oiseau totem et le vieux théâtre hispanique.
Après avoir cassé la croûte et
posé nos affaires au motel, on décide d’aller laver le linge à la laverie
automatique. Il est 21h05, et un panneau sur la porte avertit que la boutique
ferme à 21h. Il n’y a pas âme qui vive, on va donc squatter les machines
pensant qu’un rondier passera dans un moment pour fermer le magasin et que
d’ici là on aura fini.
On lance le lavage (35mn) et on
attaque le séchage (15mn) lorsqu’on voit la patrouille de police stopper net
devant la porte. Gyrophares blafards tournoyant dans la nuit, on distingue un
flic qui s’approche, matraque à la main et torche à hauteur de visage, avec ce
geste si caractéristique qu’ont les amerloques de tenir une lampe. Chez nous,
on tient la lampe à bout de bras ; ici, ils la tiennent à hauteur
d’épaule, l’avant bras levé et replié sur le bras (bref, si ma description est
pas claire, il suffit de regarder une série TV pour voir de quoi il retourne).
Le cerbère appelle par radio le
central tout en balayant l’intérieur du magasin avec sa torche. Je décide de
sortir lui expliquer la situation et comme il voit immédiatement que l’on
n’appartient pas à l’espèce Panou-panou, il rengaine la matraque et arbore ce
qui doit être le sourire réglementaire. On discute, c'est-à-dire on répond à
l’interrogatoire, et en conclusion il nous salue, c'est-à-dire qu’il nous dit
de nous magner la rondelle de déguerpir de là avec nos frusques. Oui m’sieur,
bien m’sieur, merci m’sieur. Le temps de ‘discuter’ avec le flic, le programme
séchage s’est terminé ! on peut donc obtempérer sans être dans l’embarras
avec un sac rempli de linge mouillé.
Lundi 15 Juin : 8ème jour
La R66 serpente parmi les terres
d’élevage, et le Rubban Road s’étire poussivement dans la terre grasse et
rouge.
A Claremore il subsiste quelques
maisons d’adobe (murs en briques de terre) au style mexicain caractéristique.
Entre deux orages, on a le temps de prendre une ou deux photos.
Et c’est reparti sous le déluge.
La pluie cingle le visage, les lunettes sont embrumées, j’y vois pas plus loin
que le bout de la roue avant. Je roule crispé sur le guidon en maudissant la
météo. J’ai tellement serré les poignées que j’ai des ampoules aux jointures.
La 66, c’est pour les warriors !
De temps à autres, brève
accalmie. Ca permet de souffler un peu. Notamment à Catoosa, autour du plan
d’eau avec une énorme baleine bleue servant de toboggan pour plonger dans
l’onde. Vue la météo, il n’y a pas âme qui vive.
Vrombissement de Harley, les
tarlouzes d’hier débarquent en se la jouant Horde Sauvage. Cette fois ils
daignent nous saluer et celui qui semble le chef va même jusqu’à me faire un
signe du pouce signifiant ainsi qu’il reconnaît notre bravoure d’avoir fait la
route sous le déluge. Et nous on n’a pas de camion suiveur avec tout le barda
et l’infrastructure logistique.
Petite parenthèse.
La 66 s’est construite dans les
années 20. Il y a eu ensuite 2 remodelages fin des années 30 et début des 60.
Il y a donc par endroit 3 tracés des diverses époques, dont certains finissent
en plein champ. Par ailleurs, certains tronçons ont disparu, il faut alors
emprunter une autre voie sur 1 ou 2 km ; souvent de grandes portions de la
66 sont ‘renommées’ : dans l’Illinois c’est la 55, dans le Missouri la 44
et dans l’Oklahoma c’est la 40 ; cela veut dire qu’une voie plus moderne a
été construite en partie par-dessus l’ancien tracé, mais très vite la 66
resurgit, et il faut alors quitter la voie moderne.
Ensuite, pour des raisons de
business, des communes font des déviations pour t’amener en plein centre ville.
Après, pour continuer, démerde toi, le but était juste de t’inciter à consommer
local.
Et pour finir, si la
signalisation « Historic Route 66 » est nickel en rase campagne,
c’est une autre paire de manche pour traverser les villes de plus de 5000
habitants.
Pour s’y retrouver, on a
l’excellent et indispensable EZ66, la bible du biker 66. Ensuite, il y a la
signalisation avec les panneaux siglés, assurée par les amicales locales. En
cas de souci, se fier au GPS (mais ce con te ramènes toujours sur les routes
modernes) et à l’orientation : la 66 file plein sud jusqu'à Oklahoma City,
ensuite c’est plein Ouest. D’autre part, elle serpente autour des Highway (les
autoroutes) : donc quand on est paumé, on regarde le soleil (ou la boussole)
pour la direction, puis où est la highway (facile, le paysage est tout plat, ou
presque, à l’infini) et alors on cherche un coup à droite, un coup à gauche de
l’autoroute et à moins de 2 km on retrouve notre bonne vieille 66.
Alors oui, on est des braves
d’avoir fait 200 bornes dans le déluge en se débrouillant par nos propres
moyens.
A Tulsa, les églises cernent le
centre ville constitué d’une poignée de gratte-ciels. En pleine Bible Belt, les
prêcheurs d’apocalypse se font des burnes en or avec l’aumône des andouilles
crédules.
Je taille la bavette avec une
charmante crêpière officiant dans son barnum en aluminium. On lit dans ses yeux
le désir de quitter ce bled pour aller en Californie, mais elle reste rivée à
sa casemate. Elle voudrait tant pouvoir poser la blouse et enfourcher un de ces
engins qui s’arrête chez elle, et filer droit devant. Mais le poids des
habitudes, du ca-se-fait-pas et peut être aussi d’une tribu à nourrir, font
qu’elle reste avec ses rêves tout en servant des crêpes aux voyageurs.
En partant en direction de
Sapulpa, on croise les premiers puits de pétrole pompant l’énergie fossile des
entrailles de la terre. Tout le sud est gorgé de cet or noir qui fit la fortune
des Rockefeller.
Il ne serait pas concevable de
passer par Chandler sans un arrêt chez Jerry McClanahan l’auteur de EZ66.
Son guide est tout ce qu’il y a
de plus exhaustif, pratique et marrant. C’est ça qui en fait un must have pour
tout motard qui s’attaque à la Grande Traversée. Le bonhomme est jovial et le
courant passe vite. Il dédicace son livre, on lui laisse un autographe, échange
de bons procédés. On aurait bien acheté une de ses lithographie, mais le
transport en moto est pas vraiment indiqué pour ce matériel, et par ailleurs il
les vend à prix d’or. Ce qu’il fait est beau, artistique et tout et tout, mais
bon, 2000$ le panneau A3, c’est une somme rondelette. Six carte-postales
fac-similé des tableaux sont plus dans nos cordes (surtout que finalement il
nous les offre).
Comme je lui explique que parfois
les sites remarquables cités dans on ouvrage ne sont pas faciles à dénicher, et
que s’il mettait les coordonnées GPS cela simplifierait grandement la vie, il
me rétorque que chercher fait partie intégrante de l’aventure. Il n’a pas tort.
On se quitte joyeusement, lui
pour fignoler un tableau, nous pour avaler encore un peu de 66 avant la fin de
journée.
La route longe des petits ranch
d’éleveurs de pur-sangs.
On passe devant une antique
grange ronde dont la forme offre moins de prise aux tornades, fréquentes dans
cette région.
On profite d’une éclaircie pour
faire halte chez un artiste fantasque qui a créé une piste d’atterrissage pour
OVNI au milieu d’un enchevêtrement de ferrailles peinturlurées semi-enterrées
ou incrustées dans les murs. Des maximes sentencieuses ponctuent
énigmatiquement ses productions.
Plus près d’Arcadia, la station
service Pops vend plus de 1 200 sodas différents. Une muraille de
réfrigérateurs bondés de canettes fluos sont dévalisés en permanence par les
accros au sucre. Quand Mr et Mme Redneck font emplette de sodas, ils y vont par
caddies complets. Pas étonnant que le Redneck moyen accuse 1,5 quintal !
On arrive ensuite dans Edmond, la
banlieue friquée d’Oklahoma-city. Les manoirs se succèdent, chacun dans ses
hectares de pelouse entretenus par des chicanos. God bless america, pourvu
qu’elle soit blanche et chrétienne (notez bien la conjonction).
On dort à l’orée d’Oklahoma
City dans un motel classieux avec lit de 1m80 de large, tout confort, et
petit-dej’ inclus digne de ce nom.
Mardi 16 Juin : 9ème jour
Tout le monde se souvient du fou
furieux qui fit péter l’immeuble fédéral d’Oklahoma City à la nitroglycérine.
Un bon gros Redneck bas de plafond et large du fion, confit de religion
fondamentaliste et membre de la NRA (l’association des flingueurs). Curieux
cocktail qui fit qu’un jour il fit tout péter en braillant God Bless Ameria
comme d’autres, ailleurs, font de même en beuglant Allahu Akbar.
Rednecks de tous pays, même QI
d’huître.
Il y a aussi un mémorial
rappelant qu’avait lieu annuellement ici-même la Course-à-la-Terre. Le principe
est simple : d’abord l’armée traquait le Panou-Panou à plumes et déportait
en plein désert les survivants, puis le colon fraîchement arrivé d’Europe
s’alignait sur la ligne de départ et au top galopait à bride abattue le plus
loin possible poser son gros cul de redneck sur une terre qui désormais lui
appartenait. On appelle ça la Conquête de l’Ouest.
En direction du vieux pont de
Bethany les eaux de pluie ont envahi les plaines herbues à perte de vue.
Il faut dire que les nuages pissent à torrent depuis 2 semaines sans
discontinuer.
A partir de Yukon les
minoteries rappellent que cette partie du Midwest est le grenier à blé de
l’Amérique. Lorsque la production est abondante, les US exportent massivement à
bas prix et font chuter les cours mondiaux ce qui appauvrit le paysan du bout
du monde dont le maigre salaire se retrouve divisé par 2 ou 3.
Lorsque la production est faible,
les US importent massivement et font grimper les cours, ce qui appauvrit le
paysan du bout du monde qui paie alors sa semence 3 fois plus cher.
God bless america….
On découvre ces immenses champs
de blé vers El Reno, où la 66 est rectiligne, bordée de chaque côté et jusqu’à
l’horizon de ranchs pratiquant cette monoculture intensive. Et mécanisée. Des
moissonneuses de la taille d’un paquebot fauchent en ligne les étendues d’épis
dorés.
Un cimetière de biplaces ouvre
une parenthèse inattendue dans cette immensité vouée à l’agriculture.
Fin d’étape à Elk City avec
un repas gargantuesque d’effilochée d’épaule à la texane. Pour la petite
histoire, je suis un spécialiste de cette recette qui nécessite 7 à 8h de
cuisson au four. Et ma sauce BBQ faite maison est kif-kif identique à celle
servie ici. C’était la minute « fais-toi des compliments Bernard, on n’est
jamais si bien servi que par soi-même ».
Mercredi 17 Juin : 10ème jour
Ouf, ça y est, on en a fini avec
les orages. En fait il y a un cyclone sur les Caraïbes qui a atteint la Floride
et pousse la dépression devant lui jusqu’au Texas. De là, les énormes nuages
gorgés d’eau remontent par le Couloir des Tornades jusqu’à Chicago. Nous on
descendait la zone où les vents s’engouffrent, on a percuté bille en tête le
front orageux. Quand tu vas droit sur l’orage, faut pas t’étonner d’en prendre
des seaux sur la tronche. Maintenant on a bifurqué plein Ouest, les grosses
nuées pleines d’eau c’est plus pour nous !
Elk City s’enorgueillit
d’avoir le plus haut derrick du monde.
On les croira sur parole. En sortie de ville, il y a un village 1920
reconstitué. En se qui me concerne, je trouve que l’ensemble transpire le
carton bouilli vaguement peint pour faire comme si c’était du vrai. Sylvie
trouve au contraire que la reconstitution est intéressante. Moi je reste assis
au pied de la moto pendant qu’elle furette les coins et recoins de cet écomusée
à l’affut de photos d’objets insolites du temps jadis.
Jusqu’à Texola (dernière
ville de l’Oklahoma), la route est bordée de maisons abandonnées, plus ou moins
en ruines.


































































































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