jeudi 25 février 2016

05 - Oklahoma: de Galena à Erick


Bienvenue en Oklahoma où la devise est claire…

  Tout intrus sera tiré à vue, et s’il survit, on l’achèvera sur place

Ici, on n’appelle jamais le SAMU 


Très encourageant non ?
On entre dans les premières réserves indiennes, où la législation est spécifique, notamment en ce qui concerne la légalité des jeux. Il y a donc profusion de casinos dans leurs villes. Le problème est que c’est l’unique source de revenu pour leur communauté où l’alcool, la prostitution, l’analphabétisme et la misère sont monnaie courante. God bless america, mais uniquement la blanche. Les Panou-panou deviennent dès lors des Paeu-Paeu.
Peu après la frontière, nous traversons une ville insignifiante, Commerce, qui devint légendaire lorsque le FBI  y dézingua Bonnie Parker et Clyde Barrow.
       







Après cette longue journée sous le déluge, on se pose à Miami (prononcer Maille-a-maille, du nom de la tribu indienne éponyme, à ne pas confondre avec la ville de Floride). Douze casinos implantés dans la bourgade. Pour ce qui est des vestiges de la 66, il y a toujours le motel Kuku avec son oiseau totem et le vieux théâtre hispanique.
Après avoir cassé la croûte et posé nos affaires au motel, on décide d’aller laver le linge à la laverie automatique. Il est 21h05, et un panneau sur la porte avertit que la boutique ferme à 21h. Il n’y a pas âme qui vive, on va donc squatter les machines pensant qu’un rondier passera dans un moment pour fermer le magasin et que d’ici là on aura fini.
On lance le lavage (35mn) et on attaque le séchage (15mn) lorsqu’on voit la patrouille de police stopper net devant la porte. Gyrophares blafards tournoyant dans la nuit, on distingue un flic qui s’approche, matraque à la main et torche à hauteur de visage, avec ce geste si caractéristique qu’ont les amerloques de tenir une lampe. Chez nous, on tient la lampe à bout de bras ; ici, ils la tiennent à hauteur d’épaule, l’avant bras levé et replié sur le bras (bref, si ma description est pas claire, il suffit de regarder une série TV pour voir de quoi il retourne).
Le cerbère appelle par radio le central tout en balayant l’intérieur du magasin avec sa torche. Je décide de sortir lui expliquer la situation et comme il voit immédiatement que l’on n’appartient pas à l’espèce Panou-panou, il rengaine la matraque et arbore ce qui doit être le sourire réglementaire. On discute, c'est-à-dire on répond à l’interrogatoire, et en conclusion il nous salue, c'est-à-dire qu’il nous dit de nous magner la rondelle de déguerpir de là avec nos frusques. Oui m’sieur, bien m’sieur, merci m’sieur. Le temps de ‘discuter’ avec le flic, le programme séchage s’est terminé ! on peut donc obtempérer sans être dans l’embarras avec un sac rempli de linge mouillé.





Lundi 15 Juin : 8ème jour
La R66 serpente parmi les terres d’élevage, et le Rubban Road s’étire poussivement dans la terre grasse et rouge.
A Claremore il subsiste quelques maisons d’adobe (murs en briques de terre) au style mexicain caractéristique. Entre deux orages, on a le temps de prendre une ou deux photos.



Et c’est reparti sous le déluge. La pluie cingle le visage, les lunettes sont embrumées, j’y vois pas plus loin que le bout de la roue avant. Je roule crispé sur le guidon en maudissant la météo. J’ai tellement serré les poignées que j’ai des ampoules aux jointures. La 66, c’est pour les warriors !
De temps à autres, brève accalmie. Ca permet de souffler un peu. Notamment à Catoosa, autour du plan d’eau  avec une énorme baleine bleue servant de toboggan pour plonger dans l’onde. Vue la météo, il n’y a pas âme qui vive.
Vrombissement de Harley, les tarlouzes d’hier débarquent en se la jouant Horde Sauvage. Cette fois ils daignent nous saluer et celui qui semble le chef va même jusqu’à me faire un signe du pouce signifiant ainsi qu’il reconnaît notre bravoure d’avoir fait la route sous le déluge. Et nous on n’a pas de camion suiveur avec tout le barda et l’infrastructure logistique.
Petite parenthèse.
La 66 s’est construite dans les années 20. Il y a eu ensuite 2 remodelages fin des années 30 et début des 60. Il y a donc par endroit 3 tracés des diverses époques, dont certains finissent en plein champ. Par ailleurs, certains tronçons ont disparu, il faut alors emprunter une autre voie sur 1 ou 2 km ; souvent de grandes portions de la 66 sont ‘renommées’ : dans l’Illinois c’est la 55, dans le Missouri la 44 et dans l’Oklahoma c’est la 40 ; cela veut dire qu’une voie plus moderne a été construite en partie par-dessus l’ancien tracé, mais très vite la 66 resurgit, et il faut alors quitter la voie moderne.
Ensuite, pour des raisons de business, des communes font des déviations pour t’amener en plein centre ville. Après, pour continuer, démerde toi, le but était juste de t’inciter à consommer local.
Et pour finir, si la signalisation « Historic Route 66 » est nickel en rase campagne, c’est une autre paire de manche pour traverser les villes de plus de 5000 habitants.
Pour s’y retrouver, on a l’excellent et indispensable EZ66, la bible du biker 66. Ensuite, il y a la signalisation avec les panneaux siglés, assurée par les amicales locales. En cas de souci, se fier au GPS (mais ce con te ramènes toujours sur les routes modernes) et à l’orientation : la 66 file plein sud jusqu'à Oklahoma City, ensuite c’est plein Ouest. D’autre part, elle serpente autour des Highway (les autoroutes) : donc quand on est paumé, on regarde le soleil (ou la boussole) pour la direction, puis où est la highway (facile, le paysage est tout plat, ou presque, à l’infini) et alors on cherche un coup à droite, un coup à gauche de l’autoroute et à moins de 2 km on retrouve notre bonne vieille 66.
Alors oui, on est des braves d’avoir fait 200 bornes dans le déluge en se débrouillant par nos propres moyens.







A Tulsa, les églises cernent le centre ville constitué d’une poignée de gratte-ciels. En pleine Bible Belt, les prêcheurs d’apocalypse se font des burnes en or avec l’aumône des andouilles crédules.
Je taille la bavette avec une charmante crêpière officiant dans son barnum en aluminium. On lit dans ses yeux le désir de quitter ce bled pour aller en Californie, mais elle reste rivée à sa casemate. Elle voudrait tant pouvoir poser la blouse et enfourcher un de ces engins qui s’arrête chez elle, et filer droit devant. Mais le poids des habitudes, du ca-se-fait-pas et peut être aussi d’une tribu à nourrir, font qu’elle reste avec ses rêves tout en servant des crêpes aux voyageurs.
En partant en direction de Sapulpa, on croise les premiers puits de pétrole pompant l’énergie fossile des entrailles de la terre. Tout le sud est gorgé de cet or noir qui fit la fortune des Rockefeller.













Il ne serait pas concevable de passer par Chandler sans un arrêt chez Jerry McClanahan l’auteur de EZ66.
Son guide est tout ce qu’il y a de plus exhaustif, pratique et marrant. C’est ça qui en fait un must have pour tout motard qui s’attaque à la Grande Traversée. Le bonhomme est jovial et le courant passe vite. Il dédicace son livre, on lui laisse un autographe, échange de bons procédés. On aurait bien acheté une de ses lithographie, mais le transport en moto est pas vraiment indiqué pour ce matériel, et par ailleurs il les vend à prix d’or. Ce qu’il fait est beau, artistique et tout et tout, mais bon, 2000$ le panneau A3, c’est une somme rondelette. Six carte-postales fac-similé des tableaux sont plus dans nos cordes (surtout que finalement il nous les offre).
Comme je lui explique que parfois les sites remarquables cités dans on ouvrage ne sont pas faciles à dénicher, et que s’il mettait les coordonnées GPS cela simplifierait grandement la vie, il me rétorque que chercher fait partie intégrante de l’aventure. Il n’a pas tort.
On se quitte joyeusement, lui pour fignoler un tableau, nous pour avaler encore un peu de 66 avant la fin de journée.




La route longe des petits ranch d’éleveurs de pur-sangs.




On passe devant une antique grange ronde dont la forme offre moins de prise aux tornades, fréquentes dans cette région.
On profite d’une éclaircie pour faire halte chez un artiste fantasque qui a créé une piste d’atterrissage pour OVNI au milieu d’un enchevêtrement de ferrailles peinturlurées semi-enterrées ou incrustées dans les murs. Des maximes sentencieuses ponctuent énigmatiquement ses productions.


















Plus près d’Arcadia, la station service Pops vend plus de 1 200 sodas différents. Une muraille de réfrigérateurs bondés de canettes fluos sont dévalisés en permanence par les accros au sucre. Quand Mr et Mme Redneck font emplette de sodas, ils y vont par caddies complets. Pas étonnant que le Redneck moyen accuse 1,5 quintal !




On arrive ensuite dans Edmond, la banlieue friquée d’Oklahoma-city. Les manoirs se succèdent, chacun dans ses hectares de pelouse entretenus par des chicanos. God bless america, pourvu qu’elle soit blanche et chrétienne (notez bien la conjonction).
On dort à l’orée d’Oklahoma City dans un motel classieux avec lit de 1m80 de large, tout confort, et petit-dej’ inclus digne de ce nom.

Mardi 16 Juin : 9ème jour
Tout le monde se souvient du fou furieux qui fit péter l’immeuble fédéral d’Oklahoma City à la nitroglycérine. Un bon gros Redneck bas de plafond et large du fion, confit de religion fondamentaliste et membre de la NRA (l’association des flingueurs). Curieux cocktail qui fit qu’un jour il fit tout péter en braillant God Bless Ameria comme d’autres, ailleurs, font de même en beuglant Allahu Akbar.
Rednecks de tous pays, même QI d’huître.
Il y a aussi un mémorial rappelant qu’avait lieu annuellement ici-même la Course-à-la-Terre. Le principe est simple : d’abord l’armée traquait le Panou-Panou à plumes et déportait en plein désert les survivants, puis le colon fraîchement arrivé d’Europe s’alignait sur la ligne de départ et au top galopait à bride abattue le plus loin possible poser son gros cul de redneck sur une terre qui désormais lui appartenait. On appelle ça la Conquête de l’Ouest.









En direction du vieux pont de Bethany les eaux de pluie ont envahi les plaines herbues à perte de vue. Il faut dire que les nuages pissent à torrent depuis 2 semaines sans discontinuer.





A partir de Yukon les minoteries rappellent que cette partie du Midwest est le grenier à blé de l’Amérique. Lorsque la production est abondante, les US exportent massivement à bas prix et font chuter les cours mondiaux ce qui appauvrit le paysan du bout du monde dont le maigre salaire se retrouve divisé par 2 ou 3.
Lorsque la production est faible, les US importent massivement et font grimper les cours, ce qui appauvrit le paysan du bout du monde qui paie alors sa semence 3 fois plus cher.
God bless america….





On découvre ces immenses champs de blé vers El Reno, où la 66 est rectiligne, bordée de chaque côté et jusqu’à l’horizon de ranchs pratiquant cette monoculture intensive. Et mécanisée. Des moissonneuses de la taille d’un paquebot fauchent en ligne les étendues d’épis dorés.
Un cimetière de biplaces ouvre une parenthèse inattendue dans cette immensité vouée à l’agriculture.













Fin d’étape à Elk City avec un repas gargantuesque d’effilochée d’épaule à la texane. Pour la petite histoire, je suis un spécialiste de cette recette qui nécessite 7 à 8h de cuisson au four. Et ma sauce BBQ faite maison est kif-kif identique à celle servie ici. C’était la minute « fais-toi des compliments Bernard, on n’est jamais si bien servi que par soi-même ».



Mercredi 17 Juin : 10ème jour
Ouf, ça y est, on en a fini avec les orages. En fait il y a un cyclone sur les Caraïbes qui a atteint la Floride et pousse la dépression devant lui jusqu’au Texas. De là, les énormes nuages gorgés d’eau remontent par le Couloir des Tornades jusqu’à Chicago. Nous on descendait la zone où les vents s’engouffrent, on a percuté bille en tête le front orageux. Quand tu vas droit sur l’orage, faut pas t’étonner d’en prendre des seaux sur la tronche. Maintenant on a bifurqué plein Ouest, les grosses nuées pleines d’eau c’est plus pour nous !
Elk City s’enorgueillit d’avoir le  plus haut derrick du monde. On les croira sur parole. En sortie de ville, il y a un village 1920 reconstitué. En se qui me concerne, je trouve que l’ensemble transpire le carton bouilli vaguement peint pour faire comme si c’était du vrai. Sylvie trouve au contraire que la reconstitution est intéressante. Moi je reste assis au pied de la moto pendant qu’elle furette les coins et recoins de cet écomusée à l’affut de photos d’objets insolites du temps jadis.















Jusqu’à Texola (dernière ville de l’Oklahoma), la route est bordée de maisons abandonnées, plus ou moins en ruines.













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