dimanche 28 février 2016

02 - Illinois: de Chicago à East Saint Louis



Une bonne affaire n’arrive jamais seul : des gouttes grosses comme des ¼ de dollars s’écrasent à un rythme de plus en plus soutenu. Le temps d’enfiler le matos de pluie, il pleut. Une pluie normale. Vu qu’il se fait tard, que la météo est franchement pas agréable, on décide d’arrêter là pour ce jour. On est à Joliet, première ville sur la 66 à 80 bornes de Chicago. On avise un motel, le temps de descendre de la moto et d’aller à la réception, cette fois la pluie s’est transformée en orage magnitude 9,5 sur une échelle de 10. Des trombes d’eau mêlées de grêlons s’abattent tandis que tonnerre et éclairs fusent à qui mieux mieux.
A cinq minutes près, on était pas dans la merde !
Vite fait on file au restoroute Bob Evans s’avaler une cuisse de poulet grillé avec frites et haricots vert, arrosé de limonade maison. Chez Bob Evans, la devise est affichée dans la salle :  « l’étranger est reçu en ami, et un ami, Bob Evans le considère comme sa famille ». Et donc il ne viendrait pas à l’idée de tout homme sensé d’alcooliser sa famille, hein ? donc pas de bière chez Bob Evans.
Qu’importe, sa limonade maison est véritablement délicieuse.
On a juste le temps de finir de grailler que le restoroute ferme les portes. Il est 21h, Bob Evans veille à ce que ses employés puissent avoir une vie de famille correcte. Bob Evans est plein de bons principes préchi précha, sauf en ce qui concerne le salaire de ses employés. Là, c’est au bon vouloir du client laissant un pourliche.
Comme en convient Brian avec qui on fume un mégot sur le pas de la porte, le problème c’est pas le gouvernement, c’est ce putain de capitalisme. Et il en revient pas qu’en France les études soient quasi gratuites y compris à l’université et que les soins soient pris en charge via un système de protection incommensurablement bon marché en regard des pratiques US.
Maintenant, viande dans le torchon et dodo. On a chacun un lit de 2m x 1m40 : de quoi s’étaler à l’aise !







Jeudi 11 Juin : 4ème jour
Joliet est mondialement connue pour être la ville où se trouve le pénitencier qui fut utilisé pour le tournage de Prison Break. On se devait d’aller voir ce curieux complexe carcéral dont l’allure générale s’inspire des manoirs anglais.

On enquille la Route 66 en franchissant un antique pont de fer jeté par-dessus la rivière, et en avant pour avaler du bitume !











La route est rectiligne, traversant des villages nonchalants typiquement américains : bâtisse aux murs recouverts de lattes de bois généralement peintes en blanc, gazon taillé au millimètre et son allée de graviers blancs, pas de clôture. La bannière étoilée est accrochée à un mat, et il y a très souvent des professions de foi placardées en bordure de propriété : ça tourne soit autour de Jésus dont manifestement le retour est imminent, soit autour du soutien à un des deux partis politiques. Il y a également un autre type de pancarte : celle qui indique « A VENDRE », et il y en a beaucoup de ces affiches là.

A Wilmington, on passe devant un snack signalé par une sorte de Buzz l’Eclair de 10m de haut. A la grande époque de la 66, entre 1940 et 1960, les enseignes et autres décors signalant motels et snacks étaient toutes du style tape-à-l’œil afin d’attirer le voyageur.





Plus loin, à la sortie de Dwight, premier arrêt dans un de ces snacks rescapés de la belle époque. Il est signalé par un Elvis déhanché pointant le doigt en direction de l’entrée flanquée des deux compères Blues Brothers, natifs du coin. Elvis lui n’est pas né dans le coin, mais Elvis est né partout en Amérique ! un peu comme Chuck Norris d’ailleurs….

A l’intérieur, un bon vieux juke-box bien clinquant crache du rock et nous on se tape un méga coca d’un litre chacun, avec ½ kilo de glaçons dans le verre taille XXXL.











On reprend la route et passons devant des garages désaffectés, accumulations d’antiques pompes à essences, affiches publicitaires et autres décorums que l’on s’attend à trouver dans un garage. Façades blanches surlignées de rouge, pompes à gasoline avec vase d’expansion gradué, une vieille Chevrolet cabossée avachie devant l’atelier, c’est partout un peu le même rituel, mais avec chaque fois une touche originale qui personnalise CE garage.







La moto entre en pétaradant dans le centre-ville de Pontiac. Chaque magasin a sa façade repeinte style année 50, y compris la devanture proposant des articles d’époque. Dans un style caractéristique des  publicités de l’époque, des peintures murales sur les murs de briques font la réclame pour des produits pour la plupart disparus: La Voix de son Maître, une bière brassée localement, et Coca Cola inévitablement.
Sur la place centrale trône un bus-scolaire réaménagé façon camping-car beatnik. L’intérieur est un capharnaüm de livres poussiéreux et d’objets hétéroclites glanés par le bourlingueur qui, sa vie durant, arpenta la 66 avec son chalet motorisé.


























































On continue, traversant Normal et son zinzin d’Indy-cars, Funks Groove et sa fabrique artisanale de sirop d’érable (miam miam), Atlanta avec un serveur de hot-dogs géant et une sucette de 30m de haut peinturlurée en smiley. C’est sûr, la 66 est pittoresque à souhait.































Du côté de Lincoln, un chariot de pionnier gigantesque avec le président éponyme tenant le Livre de la Loi est posé en plein champ. Subtile allusion entre le nom de la ville et le blaze d’Abraham.

On se pose à Springfield, ville natale du grand homme héros de la nation. Outre la maison où il vit le jour, plusieurs maisonnettes d’époque sont disposées alentours dans un parc ombragé. Quelques personnes en costumes d’époque apportent une touche réaliste au tableau.

Vendredi 12 Juin : 5ème jour
On progresse à travers les immenses plaines du Mid-West, là où se concentre la production agricole de maïs et blé dans des exploitations s’étendant à perte de vue. Jouxtant le coprs de ferme il y a les inévitables silos à grains de taille XXL comme tout ce qui se fait dans le coin.
















Petite halte à Carlinville, bourgade où les 4 axes routiers cardinaux convergent vers la place centrale ceinte de boutiques relookées 50’. Il n’y a pas 5 minutes qu’on est assis sur un banc à l’ombre qu’un gars du coin vient demander s’il peut faire quelque chose pour toi, si t’es du coin ou de passage, bref soit tu le vois version « les amerloques sont sympas et prévenants », soit tu le fais mode parano « ces bouseux viennent me renifler avant de me plomber à la winchester automatique ». Cela ne fait que 5 jours qu’on est aux States, et c’est partout et systématiquement le même rituel : tu te poses à un endroit, même sur une route déserte, dans la minute qui suit t’as un mec du coin qui vient tailler la causette en posant ses questions histoire de voir à qui il a à faire.












Un coup de poignée en coin et on s’arrête à Staunton chez Henry’s Rabbit. Le vieil Henry vit dans sa bicoque look rétro au milieu de ses lapins adorés de diverses races. Au dehors il a aménagé un cimetière avec un épitaphe pour chacun de ses chers disparus. Il est marrant Henry et très chaleureux. A peine franchi le seuil de sa porte, on était déjà à tu et à toi. Voilà, il vit tranquille avec ses bestioles, vends quelques babioles aux bikers de passage et est très fier de sa facétie : dans son jardin, il a enterré une dizaine de Wolkswagen, cul par-dessus tête, en pied de nez à ….. chuttttttt…. vous verrez plus loin sur la route et vous comprendrez…..

Bye Henry, t’es tout droit sorti du pays d’Alice !










A un jet de chique, à la sortie de Livingston, un marchand de sorbets officie dans un pot à glace enguirlandé posé entre une soucoupe volante martienne (forcément martienne, puisqu’elle est verte), un tricycle de 15m de haut et un géant débonnaire tenant la main à un éléphant rose grandeur nature harnaché à une remorque de camion.

On est vraiment au pays d’Alice où tout est possible avec Henry Rabbit et le marchand de glace galactique !









En tirant plus au sud on passe par Mitchell : arrêt mousse au Luna Café. Quand tu passes devant, la baraque paie pas de mine et si t’es pas du coin ou rencardé à la lecture du guide EZ66, tu passerais ton chemin s’en t’en rendre compte. Oui mais voilà, on est affranchi. Alors on pousse la porte en bois et on pénètre dans le bar américain typique où les soiffards viennent titiller une canette en faisant un brin de causette à la serveuse accorte avant de se rentrer voir bobonne qui a préparé des cup-cakes.

Billard dans un coin, zinc où on s’accoude, le cul posé de guingois sur un tabouret vintage, murs tapissés de photos de célébrités hétéroclites : Ava Gardner y côtoie Al Capone et le marqueur de l’équipe de base-ball du patelin. Et tout à l’avenant avec un éclairage chiche et un bastringue qui crache du bon vieux rock. Je tête la Bud de concert avec les habitués du bistrot même pas perturbés par notre intrusion dans leur base arrière.
















Poussant toujours plus au sud, voilà qu’on se ramasse une goutte, puis 2, puis 5… on avise une station service providentielle où on se réfugie alors que le déluge éclate. Orage d’été, spectaculaire par son ampleur, mais qui ne dure pas. Par précaution on repart avec les habits de pluie, comme ça on transpirera bien !
Théoriquement on devait passer par un site UNESCO attestant de la présence d’amérindiens il a bien 10 000 ans. Hélas l’adresse indiquée sur EZ66 est pas la bonne, on perd une heure à chercher un truc qui de fait est 50 km plus à l’est.
On a également cherché le bar point de ralliement des gros cubes bikers, le drive de Spingfield et le pont couvert d’Auburn : tout ce qu’on a trouvé c’est un orage sur la tronche.

On va donc se poser pour la nuit.

On approche de Saint Louis, capitale du Missouri. Lorsqu’on trouve une adresse de motel pas cher domicilié à East Saint Louis, tu fais quoi ? tu vas dans la zone Est de Saint Louis, normal non ? donc on est allé dans les quartiers Est. Non sans mal, car les 9/10 des bretelles de sortie de la Highway étaient condamnées. Au prix d’un détour d’enfer, on arrive enfin dans le district Est… zone pavillonnaire où il n’y a pas plus de motel que de dollars dans la poche d’un SDF.
On re-avise l’annonce sur internet, pour découvrir, écrit en tout petit, que East Saint Louis est un faubourg de Saint Louis, certes, mais pas dans le Missouri…. dans l’Illinois ! Pour résumer : East Saint Louis est dans l’Illinois, faubourg de Saint Louis dans le Missouri lequel à un quartier Est sis dans le Missouri.
Nous, on veut aller dans le East situé en Illinois : demi-tour, refaire le gymkana parmi les bretelles quasi toutes fermées, donc détour gigantesque pour enfin arriver à destination. On est au milieu d’une zone style 9.3, où à part le motel et les bicoques délabrées, il n’y a pas un seul restau. On a tourné plus d’une heure dans East St Louis (17 000 habitants) : PAS UN RESTAU.
On se rabat chez un épicier posé entre un Gogo Bar (les danseuses sont dépoitraillées) et un Hustler Hall (là les filles sont carrément à oilpé). Va et vient de voitures avec des loulous de banlieue faisant crisser les pneus, la sono à fond.
On fait quelques emplettes (sachet de noodles, tacos, thon en boite, pain de mie, gâteaux et boissons). On n’a ni ouvre boîte, ni récipient pour chauffer et encore moins de fourchette…. On va donc improviser avec une bouteille en verre pour chauffer l’eau au micro-onde, les verres à dent feront office de bols, des cure-dents serviront de fourchette. Pour la boîte de thon, elle restera intacte, on n’a pas trouvé comment l’ouvrir avec un cure-dent !
Dans l’histoire on devait se poser vers 18h, il en est 23… on a roulé des heures en rond sur le périph de Saint Louis et on mange sur le pouce un piquenique avec une chaise pour deux et un cure-dent en guise de couvert…. Tout ça après avoir pris la pluie, raté deux ou trois points remarquables, bref, journée de merde.





                                             







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