Une bonne
affaire n’arrive jamais seul : des gouttes grosses comme des ¼ de dollars
s’écrasent à un rythme de plus en plus soutenu. Le temps d’enfiler le matos de
pluie, il pleut. Une pluie normale. Vu qu’il se fait tard, que la météo est
franchement pas agréable, on décide d’arrêter là pour ce jour. On est à Joliet,
première ville sur la 66 à 80 bornes de Chicago. On avise un motel, le temps de
descendre de la moto et d’aller à la réception, cette fois la pluie s’est
transformée en orage magnitude 9,5 sur une échelle de 10. Des trombes d’eau
mêlées de grêlons s’abattent tandis que tonnerre et éclairs fusent à qui mieux
mieux.
A cinq
minutes près, on était pas dans la merde !
Vite fait on
file au restoroute Bob Evans s’avaler une cuisse de poulet grillé avec frites
et haricots vert, arrosé de limonade maison. Chez Bob Evans, la devise est
affichée dans la salle : « l’étranger est reçu en ami, et un ami,
Bob Evans le considère comme sa famille ». Et donc il ne viendrait pas
à l’idée de tout homme sensé d’alcooliser sa famille, hein ? donc pas de
bière chez Bob Evans.
Qu’importe,
sa limonade maison est véritablement délicieuse.
On a juste le
temps de finir de grailler que le restoroute ferme les portes. Il est 21h, Bob
Evans veille à ce que ses employés puissent avoir une vie de famille correcte.
Bob Evans est plein de bons principes préchi précha, sauf en ce qui concerne le
salaire de ses employés. Là, c’est au bon vouloir du client laissant un
pourliche.
Comme en
convient Brian avec qui on fume un mégot sur le pas de la porte, le problème
c’est pas le gouvernement, c’est ce putain de capitalisme. Et il en revient pas
qu’en France les études soient quasi gratuites y compris à l’université et que
les soins soient pris en charge via un système de protection
incommensurablement bon marché en regard des pratiques US.
Maintenant,
viande dans le torchon et dodo. On a chacun un lit de 2m x 1m40 : de quoi
s’étaler à l’aise !
Jeudi 11 Juin : 4ème jour
Joliet est mondialement connue
pour être la ville où se trouve le pénitencier qui fut utilisé pour le tournage
de Prison Break. On se devait d’aller voir ce curieux complexe carcéral dont
l’allure générale s’inspire des manoirs anglais.
On enquille la Route 66 en
franchissant un antique pont de fer jeté par-dessus la rivière, et en avant
pour avaler du bitume !
La route est rectiligne,
traversant des villages nonchalants typiquement américains : bâtisse aux
murs recouverts de lattes de bois généralement peintes en blanc, gazon taillé
au millimètre et son allée de graviers blancs, pas de clôture. La bannière
étoilée est accrochée à un mat, et il y a très souvent des professions de foi
placardées en bordure de propriété : ça tourne soit autour de Jésus dont
manifestement le retour est imminent, soit autour du soutien à un des deux
partis politiques. Il y a également un autre type de pancarte : celle qui
indique « A VENDRE », et il y en a beaucoup de ces affiches là.
A Wilmington, on passe devant un
snack signalé par une sorte de Buzz l’Eclair de 10m de haut. A la grande époque
de la 66, entre 1940 et 1960, les enseignes et autres décors signalant motels
et snacks étaient toutes du style tape-à-l’œil afin d’attirer le voyageur.
Plus loin, à la sortie de Dwight,
premier arrêt dans un de ces snacks rescapés de la belle époque. Il est signalé
par un Elvis déhanché pointant le doigt en direction de l’entrée flanquée des
deux compères Blues Brothers, natifs du coin. Elvis lui n’est pas né dans le
coin, mais Elvis est né partout en Amérique ! un peu comme Chuck Norris
d’ailleurs….
A l’intérieur, un bon vieux
juke-box bien clinquant crache du rock et nous on se tape un méga coca d’un
litre chacun, avec ½ kilo de glaçons dans le verre taille XXXL.
On reprend la route et passons
devant des garages désaffectés, accumulations d’antiques pompes à essences,
affiches publicitaires et autres décorums que l’on s’attend à trouver dans un
garage. Façades blanches surlignées de rouge, pompes à gasoline avec vase
d’expansion gradué, une vieille Chevrolet cabossée avachie devant l’atelier,
c’est partout un peu le même rituel, mais avec chaque fois une touche originale
qui personnalise CE garage.
La moto entre en pétaradant dans
le centre-ville de Pontiac. Chaque magasin a sa façade repeinte style année 50,
y compris la devanture proposant des articles d’époque. Dans un style
caractéristique des publicités de
l’époque, des peintures murales sur les murs de briques font la réclame pour
des produits pour la plupart disparus: La Voix de son Maître, une bière brassée
localement, et Coca Cola inévitablement.
Sur la place centrale trône un bus-scolaire réaménagé
façon camping-car beatnik. L’intérieur est un capharnaüm de livres poussiéreux
et d’objets hétéroclites glanés par le bourlingueur qui, sa vie durant, arpenta
la 66 avec son chalet motorisé.
On continue, traversant Normal et
son zinzin d’Indy-cars, Funks Groove et sa fabrique artisanale de sirop
d’érable (miam miam), Atlanta avec un serveur de hot-dogs géant et une sucette
de 30m de haut peinturlurée en smiley. C’est sûr, la 66 est pittoresque à
souhait.
Du côté de Lincoln, un chariot de
pionnier gigantesque avec le président éponyme tenant le Livre de la Loi est
posé en plein champ. Subtile allusion entre le nom de la ville et le blaze
d’Abraham.
On se pose à Springfield, ville
natale du grand homme héros de la nation. Outre la maison où il vit le jour,
plusieurs maisonnettes d’époque sont disposées alentours dans un parc ombragé.
Quelques personnes en costumes d’époque apportent une touche réaliste au tableau.
Vendredi 12 Juin : 5ème jour
On progresse à travers les immenses plaines du Mid-West, là où se concentre la production agricole de maïs et blé dans des exploitations s’étendant à perte de vue. Jouxtant le coprs de ferme il y a les inévitables silos à grains de taille XXL comme tout ce qui se fait dans le coin.
Petite halte à Carlinville,
bourgade où les 4 axes routiers cardinaux convergent vers la place centrale
ceinte de boutiques relookées 50’. Il n’y a pas 5 minutes qu’on est assis sur
un banc à l’ombre qu’un gars du coin vient demander s’il peut faire quelque
chose pour toi, si t’es du coin ou de passage, bref soit tu le vois version
« les amerloques sont sympas et prévenants », soit tu le fais mode
parano « ces bouseux viennent me renifler avant de me plomber à la
winchester automatique ». Cela ne fait que 5 jours qu’on est aux States,
et c’est partout et systématiquement le même rituel : tu te poses à un
endroit, même sur une route déserte, dans la minute qui suit t’as un mec du
coin qui vient tailler la causette en posant ses questions histoire de voir à
qui il a à faire.
Un coup de poignée en coin et on
s’arrête à Staunton chez Henry’s Rabbit. Le vieil Henry vit dans sa bicoque
look rétro au milieu de ses lapins adorés de diverses races. Au dehors il a
aménagé un cimetière avec un épitaphe pour chacun de ses chers disparus. Il est
marrant Henry et très chaleureux. A peine franchi le seuil de sa porte, on
était déjà à tu et à toi. Voilà, il vit tranquille avec ses bestioles, vends
quelques babioles aux bikers de passage et est très fier de sa facétie :
dans son jardin, il a enterré une dizaine de Wolkswagen, cul par-dessus tête,
en pied de nez à ….. chuttttttt…. vous verrez plus loin sur la route et vous
comprendrez…..
Bye Henry, t’es tout droit sorti
du pays d’Alice !
A un jet de chique, à la sortie
de Livingston, un marchand de sorbets officie dans un pot à glace enguirlandé
posé entre une soucoupe volante martienne (forcément martienne, puisqu’elle est
verte), un tricycle de 15m de haut et un géant débonnaire tenant la main à un
éléphant rose grandeur nature harnaché à une remorque de camion.
On est vraiment au pays d’Alice
où tout est possible avec Henry Rabbit et le marchand de glace
galactique !
En tirant plus au sud on passe
par Mitchell : arrêt mousse au Luna Café. Quand tu passes devant, la
baraque paie pas de mine et si t’es pas du coin ou rencardé à la lecture du
guide EZ66, tu passerais ton chemin s’en t’en rendre compte. Oui mais voilà, on
est affranchi. Alors on pousse la porte en bois et on pénètre dans le bar
américain typique où les soiffards viennent titiller une canette en faisant un
brin de causette à la serveuse accorte avant de se rentrer voir bobonne qui a
préparé des cup-cakes.
Billard dans un coin, zinc où on
s’accoude, le cul posé de guingois sur un tabouret vintage, murs tapissés de
photos de célébrités hétéroclites : Ava Gardner y côtoie Al Capone et le
marqueur de l’équipe de base-ball du patelin. Et tout à l’avenant avec un
éclairage chiche et un bastringue qui crache du bon vieux rock. Je tête la Bud
de concert avec les habitués du bistrot même pas perturbés par notre intrusion
dans leur base arrière.
Poussant toujours plus au sud,
voilà qu’on se ramasse une goutte, puis 2, puis 5… on avise une station service
providentielle où on se réfugie alors que le déluge éclate. Orage d’été,
spectaculaire par son ampleur, mais qui ne dure pas. Par précaution on repart
avec les habits de pluie, comme ça on transpirera bien !
Théoriquement on devait passer
par un site UNESCO attestant de la présence d’amérindiens il a bien 10 000
ans. Hélas l’adresse indiquée sur EZ66 est pas la bonne, on perd une heure à
chercher un truc qui de fait est 50 km plus à l’est.
On a également cherché le bar
point de ralliement des gros cubes bikers, le drive de Spingfield et le pont
couvert d’Auburn : tout ce qu’on a trouvé c’est un orage sur la tronche.
On va donc se poser pour la nuit.
On approche de Saint Louis,
capitale du Missouri. Lorsqu’on trouve une adresse de motel pas cher domicilié
à East Saint Louis, tu fais quoi ? tu vas dans la zone Est de Saint Louis,
normal non ? donc on est allé dans les quartiers Est. Non sans mal, car
les 9/10 des bretelles de sortie de la Highway étaient condamnées. Au prix d’un
détour d’enfer, on arrive enfin dans le district Est… zone pavillonnaire où il
n’y a pas plus de motel que de dollars dans la poche d’un SDF.
On re-avise l’annonce sur
internet, pour découvrir, écrit en tout petit, que East Saint Louis est un
faubourg de Saint Louis, certes, mais pas dans le Missouri…. dans
l’Illinois ! Pour résumer : East Saint Louis est dans l’Illinois,
faubourg de Saint Louis dans le Missouri lequel à un quartier Est sis dans le
Missouri.
Nous, on veut aller dans le East
situé en Illinois : demi-tour, refaire le gymkana parmi les bretelles
quasi toutes fermées, donc détour gigantesque pour enfin arriver à destination.
On est au milieu d’une zone style 9.3, où à part le motel et les bicoques
délabrées, il n’y a pas un seul restau. On a tourné plus d’une heure dans East
St Louis (17 000 habitants) : PAS UN RESTAU.
On se rabat chez un épicier posé
entre un Gogo Bar (les danseuses sont dépoitraillées) et un Hustler Hall (là
les filles sont carrément à oilpé). Va et vient de voitures avec des loulous de
banlieue faisant crisser les pneus, la sono à fond.
On fait quelques emplettes
(sachet de noodles, tacos, thon en boite, pain de mie, gâteaux et boissons). On
n’a ni ouvre boîte, ni récipient pour chauffer et encore moins de fourchette….
On va donc improviser avec une bouteille en verre pour chauffer l’eau au
micro-onde, les verres à dent feront office de bols, des cure-dents serviront
de fourchette. Pour la boîte de thon, elle restera intacte, on n’a pas trouvé
comment l’ouvrir avec un cure-dent !
Dans l’histoire on devait se
poser vers 18h, il en est 23… on a roulé des heures en rond sur le périph de
Saint Louis et on mange sur le pouce un piquenique avec une chaise pour deux et
un cure-dent en guise de couvert…. Tout ça après avoir pris la pluie, raté deux
ou trois points remarquables, bref, journée de merde.




























































































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